• Cecilia Kramar

SINAPSIS: Les connections entre l'art et le cerveau

by Fernanda Pérez-Gay Juárez

Traductrice : Caroline Hugny



Quel âge aviez-vous lorsque vous avez dû choisir pour la première fois si vous préfériez les arts ou les sciences? Moi, j'avais 16 ans. Au secondaire, je pensais que j'étudierais en littérature. J'aimais écrire des nouvelles et des poèmes, je m'occupais de la revue littéraire de l'école et je lisais de la fiction comme jamais depuis. Deux ans avant d'entrer à l'université, inspirée par le livre Le génome humain de Matt Ridley, j'ai commencé à être attirée par les sciences de la nature. Enfin, en dernière année de preparatoria [au Mexique, niveau d'enseignement pré-universitaire correspondant à peu près au deuxième cycle de l’éducation sécondaire, NdT.], j'ai dû choisir, comme c'était la règle à cette époque, entre quatre parcours : 1. Physique et Mathématiques; 2. Chimie et Biologie; 3. Sciences sociales; 4. Arts et Lettres. N'étant toujours pas vraiment décidée, j'ai choisi le deuxième parcours.

Je me souviens que, le dernier jour de la preparatoria, un de mes camarades de classe a écrit dans mon album souvenir : « J'aurais aimé que tu te consacres à la littérature au lieu de te transformer en Mostro (« Monstre », le surnom que l'on donnait au professeur de biologie). Je me rappelle aussi que c'est à partir de ce moment que j'ai commencé à entendre la distinction « vous les scientifiques, nous les artistes ». Comme si la réponse à (l'absurde) et complexe question « science ou art? » était d'ores et déjà définitive. Sans possibilité de retour en arrière.

Le physicien et romancier C, P. Snow s'est penché sur cette décision forcée entre deux mondes dans une célèbre conférence à Cambridge, en 1959 : « Art et science : les deux cultures ». Il s'inquiétait du fait que la société occidentale se divise entre deux groupes intellectuels qui avaient cessé toute communication. Les systèmes d'éducation actuels persistent à nous demander de faire ce choix et ce, à un très jeune âge. Et dès que nous décidons de tremper le pied dans l'un ou l'autre monde, nous avons progressivement de moins en moins de temps et d'opportunités pour passer de l'autre côté, ce qui limite les possibilités d'échanges et de travail multidisciplinaire.

Nous perdons de nombreuses occasions d'échanger sur nos perspectives dans ce processus de séparation des disciplines. Pour C.P. Snow, cette rupture est l'un des principaux barrages à la résolution des problèmes mondiaux. Mais au-delà du manque de compréhension entre deux groupes de penseurs aux méthodes distinctes, quels sont les obstacles au développement d'une forme multidisciplinaire de la connaissance? À propos de la conférence de C. P. Snow, le prix Nobel Erick Kandel a déclaré en 2011(1) :

« C. P. Snow a parlé de cette division entre les gens de lettres et les gens de sciences. Cependant, si n'importe qui peut lire Shakespeare, et qu'ainsi les scientifiques peuvent être, jusqu'à un certain point, cultivés, les littéraires n'ont pas accès à la science, et cela, nous devons le changer. Une solution pourrait être de trouver des intérêts communs et de commencer à dialoguer entre nous. C'est une période fantastique pour nous embarquer dans cette entreprise. »

Le neuroscientifique estime que l'une des choses qui posent principalement problème, c'est la difficulté pour le public d'accéder aux contenus scientifiques. L'article scientifique non vulgarisé est truffé de jargon, d'analyses statistiques complexes et de graphiques qui sont loin d'être intuitifs. La plupart du temps, il est ainsi incompréhensible pour tous ceux qui n'appartiennent pas au domaine d'études en question, y compris en partie pour d'autres scientifiques, qui peuvent avoir du mal à déchiffrer un paper qui s'éloigne de leur champ de compétences. C'est pourquoi la vulgarisation scientifique joue un rôle essentiel, non seulement pour diffuser la connaissance, mais aussi pour effacer les frontières imaginaires entre les disciplines.

Les neurosciences cognitives sont un point de départ intéressant pour embrasser à la fois les sciences et les arts, puisqu'elles cherchent à expliquer les bases biologiques des processus mentaux, dont les bases de la création et de l'appréciation artistique. La neuroimagerie fonctionnelle, qui permet de mesurer l'activité cérébrale d'un sujet alors qu'il accomplit une tâche, a ouvert la porte à l'étude des procédés artistiques d'un point de vue scientifique. De là est née la neuroesthétique, qui étudie les bases biologiques de l'expérience artistique. Cependant, la majorité des artistes ne connaissent pas grand-chose des recherches des neuroscientifiques sur les arts et le cerveau, principalement parce que les méthodes en sont complexes et les études, peu accessibles au grand public.

Dans une expérience de pensée, Franck Jackson nous invite à nous figurer une neuroscientifique, appelée Mary, qui étudie la vision dans un laboratoire entièrement noir et blanc. Quand vient le moment de se pencher sur la vision en couleur, Mary obtient toutes les connaissances sur ce qui se passe dans l'oeil : comment les cellules de la rétine répondent à différentes longueurs d'ondes, comment elles communiquent entre elles dans le cortex cérébral, par quels processus nous en venons à nommer les couleurs et ce que ces dernières génèrent comme émotions. Mais, au final, Mary n'a jamais vu la couleur rouge. Qu'apprendrait Mary si on la laissait sortir de son laboratoire pour voir le monde dans ses vraies couleurs? C'est un peu ce qui se passe pour les scientifiques qui veulent étudier l'art d'un point de vue physique et biologique. Certes, maintenant, nous pouvons mesurer les ondes électriques cérébrales et observer quelles zones du cerveau s'activent quand, par un exemple, un danseur exécute un tour sur lui-même – mais qu'est-ce qu'un scientifique qui n'a jamais dansé peut apprendre sur son art à un danseur? De mon point de vue, les neurosciences de l'art n'avanceront pas dans la bonne direction si nous n'incluons pas la perspective de l'artiste dans le processus.

Né au Mexique avec le soutien du programme Art, Sciences et Technologies du Conseil des Arts, SINAPSIS, Connexions entre l'art et ton cerveau cherche à établir un dialogue entre artistes et scientifiques à partir de la vulgarisation des neurosciences cognitives des processus artistiques.





Faire interagir ces deux formes de connaissance est essentiel non seulement pour la compréhension de la psychologie humaine, mais aussi pour souligner le rôle que les arts peuvent jouer dans la promotion du bien-être, voire pour développer de nouvelles approches thérapeutiques. Ce projet ne prétend pas du tout l'art à l'artiste. Au contraire. Bien souvent, l'art a plus à nous apprendre sur le fonctionnement du cerveau que les neuroscientifiques sur les processus artistiques. Comme l'a précisé Semir Zeki, un des pionniers de la neuroesthétique : « Les artistes sont, en quelque sorte, des neuroscientifiques; ils étudient le cerveau avec leurs propres méthodes. »


En réalité, l'art et les neurosciences offrent des perspectives complémentaires sur l'esprit humain. L'art nous donne du matériel précieux sur certaines caractéristiques de la vie mentale et émotionnelle : expériences personnelles, intimes, parfois indescriptibles, impossibles à mesurer de façon objective; et les neurosciences nous permettent d'explorer les bases biologiques de la créativité, de la mémoire, de l'empathie, de la perception et de l'émotion, des processus qui sous-tendent notre rapport à l'art et qui nous rendent humains. Au Québec, en collaboration avec le Centre de Recherche en Éthique et l’initiative Convergence, nous visons, dans le cadre d'une introduction de ce projet au public québécois et canadien à ajouter dans cet axe de discussion la perspective de la psychologie morale et de l’éthique du bien-être.

Ces dernières années, différentes lignes de recherche scientifique ont démontré l'importance des arts pour le bien de la santé mentale, de la dignité humaine et du bien-être. En plus du nombre croissant d’indices sur les bénéfices à jouer et à écouter de la musique (2,3), diverses études ont souligné, par exemple, que les individus qui lisent régulièrement de la fiction ont une meilleure capacité d’empathie que ceux qui n'en lisent pas (4–6). En parallèle, d'autres chercheurs ont montré la capacité de la danse à améliorer l'intéroception (7) (le traitement des stimuli sensoriels internes), impliquée dans le traitement émotionnel et le développement du concept de soi (8–10). Ce ne sont que quelques-uns des nombreux exemples de recherche scientifique qui prouvent le pouvoir transformateur des pratiques artistiques.

Ce projet s'appuie sur la vulgarisation des études en neurosciences cognitives qui démontrent la capacité des arts à produire des états affectifs et cognitifs jouant un rôle central dans nos vies. En ouvrant des échanges entre neuroscientifiques, artistes et éthiciens, il vise à susciter la réflexion sur la manière dont les pratiques artistiques (création ou appréciation) peuvent nous aider dans notre quête de santé mentale et de bonheur, tout en mettant l’accent sur une perspective interdisciplinaire.

L'échange commence à peine qu'il s'annonce déjà prometteur. SINAPSIS, le Centre de Recherche en Éthique et l’Initiative Convergence vous invitent à vous joindre à l'exploration des connexions entre l'art et le cerveau, à travers une série de vidéos et d'essais portant sur six thèmes : la créativité, la peinture, la littérature, la musique, la danse et le cinéma. Pour aller plus loin, des échanges entre éthiciens, neuroscientifiques et artistes auront également lieu lors de nos cafés-scientifiques.






 Références
 
1. A Conversation With Eric Kandel - YouTube. Available at: https://www.youtube.com/watch?v=zuZjOwd7HLk&ab_channel=ColumbiaNews. (Accessed: 30th September 2020)
2. Herholz, S. C. & Zatorre, R. J. Musical Training as a Framework for Brain Plasticity: Behavior, Function, and Structure. Neuron 76, 486–502 (2012).
3. Macdonald, R. A. R. Music, health, and well-being: A review. Int. J. Qual. Stud. Health Well-being 8, (2013).
4. Djikic, M., Oatley, K. & Moldoveanu, M. C. Reading other minds: Effects of literature on empathy. Sci. Study Lit. 3, 28–47 (2013).
5. Oatley, K. Fiction: Simulation of Social Worlds. Trends in Cognitive Sciences 20, 618–628 (2016).
6. Kidd, D. & Castano, E. Reading Literary Fiction and Theory of Mind: Three Preregistered Replications and Extensions of Kidd and Castano (2013). Soc. Psychol. Personal. Sci. 10, 522–531 (2019).
7. Christensen, J. F., Gaigg, S. B. & Calvo-Merino, B. I can feel my heartbeat: Dancers have increased interoceptive accuracy. Psychophysiology 55, (2018).
8. Hindi, F. S. How Attention to Interoception Can Inform Dance/Movement Therapy. Am. J. Danc. Ther. 34, 129–140 (2012).
9. Hanley, A. W., Mehling, W. E. & Garland, E. L. Holding the body in mind: Interoceptive awareness, dispositional mindfulness and psychological well-being. J. Psychosom. Res. 99, 13–20 (2017).
10. Price, C. J. & Hooven, C. Interoceptive awareness skills for emotion regulation: Theory and approach of mindful awareness in body-oriented therapy (MABT). Front. Psychol. 9, (2018).

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